Industrie, marques bretonnes, intelligence artificielle, cyber, défense… Le Forum Économique Breton 2026 a brassé des sujets très différents. Avec pourtant une question qui revenait souvent en filigrane : que voulons-nous encore maîtriser nous-mêmes ?
Je suis allé au Forum Économique Breton à Saint-Malo avec mon carnet de notes et, comme souvent, j’en suis ressorti avec beaucoup trop de matière.
Des Vieilles Charrues à la réindustrialisation, de la gestion des données à l’IA, de la cybersécurité aux robots humanoïdes, les sujets semblaient parfois très éloignés.
En relisant mes notes, je leur trouve pourtant un point commun.
Nous redécouvrons la valeur de ce que nous avons progressivement délégué, externalisé ou simplement cessé de maîtriser.
Et la Bretagne a quelques cartes à jouer dans cette histoire.
Image de marque : la Bretagne ne s’achète pas
La journée a commencé par une table ronde consacrée aux marques et à leur territoire.
Jean-Luc Martin a raconté l’histoire des Vieilles Charrues. Au départ, quelques milliers de personnes réunies dans un champ. Aujourd’hui, un événement capable de faire venir des artistes internationaux au cœur du Finistère.
Mais derrière l’affiche, il y a surtout une organisation profondément ancrée dans son territoire : 8 000 bénévoles, 140 associations, des salariés, des partenaires, des fournisseurs et tout un écosystème local.
Les interventions de Mathilde Gedouin-Lagarde pour Phytomer, Laurent Cavard pour Brets et Marie-Gabrielle Daniel pour Eureden racontaient chacune à leur manière quelque chose d’assez proche.
La Bretagne ne fonctionne pas comme un décor que l’on ajoute à une marque.
Chez Phytomer, elle passe par le savoir-faire, le franc-parler et une certaine culture du travail, y compris lorsque la marque rayonne à l’international.
Chez Brets, l’attachement au territoire se matérialise par la production, les emplois créés et les relations avec les agriculteurs.
Eureden va encore plus loin avec sa nature coopérative. Derrière d’aucy, Cocotine ou Point Vert, il y a d’abord des agriculteurs et un territoire.
L’identité devient intéressante lorsqu’elle est la conséquence de ce que l’on fait, pas seulement de ce que l’on raconte.
Pour une agence de communication, ce rappel n’est pas inutile.
Industrie : 20 ans pour défaire, combien pour reconstruire ?
Le changement de ton a été assez radical avec la table ronde suivante.
Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste chez BDO, a rappelé l’ampleur de la désindustrialisation française.
Pendant une vingtaine d’années, nous avons fait le pari d’une économie davantage tournée vers les services. Dans un monde ouvert et interdépendant, produire ailleurs à moindre coût pouvait apparaître rationnel.
La géopolitique a changé la donne.
La Chine ne cherche plus simplement à fabriquer moins cher. Elle travaille à la maîtrise complète des chaînes de valeur, des matières premières jusqu’aux technologies et aux produits à forte valeur ajoutée.
Et nous découvrons qu’une dépendance industrielle finit aussi par devenir une dépendance économique et politique.
Thierry Troché, président de l’UIMM Bretagne, a rappelé une évidence parfois oubliée : agriculture et industrie restent à la base de la création de valeur.
L’industrie bretonne possède en plus une particularité intéressante. Elle ne se concentre pas uniquement dans quelques métropoles. Des milliers d’entreprises irriguent le territoire, avec de grandes locomotives dans l’agroalimentaire, le naval, l’aéronautique ou la défense.
Le plus difficile à reconstruire n’est d’ailleurs pas forcément l’usine.
Ce sont les compétences.
Certains métiers industriels nécessitent cinq à dix ans avant d’être réellement maîtrisés. Quand un savoir-faire disparaît, une décision politique et quelques milliards d’euros ne suffisent pas à le faire réapparaître.
C’est probablement l’un des messages les plus importants de cette matinée.
La souveraineté industrielle se construit sur des machines, mais surtout sur des femmes et des hommes qui savent les concevoir, les utiliser et les améliorer.
IA et data : avant l’intelligence, « il faut ranger la chambre »
À midi, retour vers des sujets plus proches de mon quotidien professionnel avec la data et l’intelligence artificielle.
Et une formule d’Hugues Meilière de Niji m’est restée :
« Il faut ranger la chambre. »
Elle résume assez bien une réalité moins spectaculaire que les promesses autour de l’IA.
Beaucoup d’entreprises aimeraient accélérer sur l’intelligence artificielle alors que leurs données sont encore dispersées, mal structurées ou insuffisamment gouvernées.
Le problème n’est donc pas seulement technique.
Il touche aux processus, au management, à l’organisation et à la responsabilité. Qui possède la donnée ? Qui décide de son utilisation ? Dans quelles situations l’IA apporte-t-elle réellement quelque chose ?
Les exemples présentés étaient intéressants parce qu’ils partaient justement du terrain.
Orange utilise les données de mobilité pour mieux comprendre les flux autour du Mont-Saint-Michel et éclairer des décisions très concrètes sur les déplacements, les parkings ou les durées de séjour.
Transdev travaille sur la capacité à passer progressivement d’un transport entièrement planifié à des solutions capables de mieux s’adapter à la demande réelle.
Enedis croise données et prévisions météorologiques pour anticiper les interventions et les moyens à mobiliser lors d’une tempête.
On est assez loin du chatbot ajouté sur un site parce qu’il fallait « faire de l’IA ».
Et c’est beaucoup plus intéressant.
Le bon usage commence par un problème à résoudre, pas par une technologie à placer.
L’IA n’enlève pas l’expert de l’équation
Cette idée est revenue l’après-midi.
Samuel Berthollier de Google Cloud l’a rappelé : les spécialistes de la donnée disposent d’une puissance technologique considérable, mais ils ne possèdent pas nécessairement la connaissance métier.
Le juge reste l’expert.
Chez Veolia, l’exemple est très concret. Des drones peuvent inspecter des canalisations et l’IA identifier des défauts ou de l’encrassement.
Mais l’entreprise travaille également avec des sociologues pour accompagner les techniciens concernés par ces nouveaux outils.
Laura Hassan d’Epitech insistait de son côté sur ce qu’il faut désormais transmettre aux étudiants : curiosité, autonomie, capacité à passer d’un sujet à l’autre, esprit critique et compréhension des outils.
Elle abordait également une question dont on parle encore trop peu : la sobriété.
Chaque requête, chaque calcul, chaque token a un coût énergétique.
La règle des « 3 U » évoquée par Xavier Jeulin de Veolia résume finalement assez bien la question :
Utile. Utilisable. Utilisé.
Pas besoin d’ajouter de l’IA partout.
Cyber : apprendre à décider dans le doute
La table ronde consacrée à l’industrie, la défense et la cyber a probablement été celle qui m’a le plus fait réfléchir.
Stéphanie Ledoux, fondatrice d’Alcyconie, a commencé par rappeler quelque chose de simple : le risque zéro n’existe pas.
La cybersécurité ne peut donc plus rester un sujet confié uniquement à la DSI.
Une entreprise peut être ciblée pour son argent, mais aussi pour ses données, son savoir-faire ou sa position dans un écosystème économique.
La vraie question pour un dirigeant devient alors : sommes-nous capables de prendre les bonnes décisions lorsque nous ne disposons pas de toutes les informations ?
Nous aimons les chiffres, les tableaux de bord et les certitudes.
Il va falloir apprendre à décider dans le doute.
Et probablement réintroduire davantage de prospective dans les entreprises pour envisager des situations que nous préférerions considérer comme improbables.
De la dépendance technologique à la dépendance cognitive
C’est ici que plusieurs discussions de la journée ont commencé à se rejoindre dans mes notes.
Nous parlons beaucoup du gain de productivité apporté par la technologie.
Beaucoup moins de ce que nous perdons lorsque nous lui déléguons une compétence.
Stéphanie Ledoux prenait un exemple particulièrement simple : l’écriture.
Écrire n’est pas uniquement produire une succession de phrases. Écrire oblige à organiser ses idées, construire un raisonnement, le relire puis le confronter à celui des autres.
Que se passe-t-il lorsque nous déléguons progressivement cette étape ?
Et surtout, à quel âge commence-t-on à le faire ?
La question dépasse largement ChatGPT ou les outils d’IA générative.
Raphaël Glucksmann a parlé d’« indépendance cognitive ».
Nous avons confié une partie considérable de notre espace public à des plateformes dont nous ne maîtrisons ni les intérêts ni les algorithmes.
Ce qu’elles choisissent de nous montrer influence notre attention, notre accès à l’information et, potentiellement, la manière dont nous construisons nos opinions.
La souveraineté n’est donc plus seulement une question d’usines, d’énergie, de serveurs ou de données.
Elle concerne aussi notre capacité à conserver notre libre arbitre et notre indépendance d’esprit.
L’éducation et l’apprentissage de l’esprit critique prennent alors une dimension assez différente.
Et après l’IA, les robots ?
Vidal Teixeira, président de Seaber, travaille sur des drones sous-marins à usages civils et militaires.
Son intervention ramenait brutalement ces questions dans le monde physique.
Pour lui, l’une des prochaines ruptures majeures viendra du couplage entre intelligence artificielle et robotique, notamment avec le développement des robots humanoïdes.
Les acteurs américains et chinois avancent extrêmement vite.
L’Europe dispose de compétences. Mais, une nouvelle fois, la question est de savoir si elle saura les financer, les industrialiser et les transformer en produits avant de devenir dépendante de technologies conçues ailleurs.
Avec la robotique, l’IA ne se limite plus à analyser, écrire ou recommander.
Elle acquiert une capacité d’action dans le monde réel.
Pour l’industrie comme pour la défense, le changement d’échelle est considérable.
Et la Bretagne dans tout ça ?
C’est finalement la question avec laquelle je suis reparti de Saint-Malo.
La Bretagne dispose d’une combinaison assez singulière.
Une identité qui ne s’est pas complètement dissoute dans la mondialisation. Une agriculture puissante. Une culture industrielle. Des entreprises patrimoniales. Des compétences dans le numérique et la cybersécurité. Des centres de recherche et de formation. Et une habitude assez ancienne du collectif et du travail en réseau.
Aucune de ces forces n’est acquise.
Mais dans un monde où nous redécouvrons le prix de nos dépendances, elles prennent une autre valeur.
Nous avons beaucoup parlé au FEB de souveraineté industrielle, énergétique, technologique et européenne.
J’en suis ressorti avec l’impression qu’une autre devient tout aussi importante : notre souveraineté cognitive.
Notre capacité à comprendre les technologies que nous utilisons.
À conserver et transmettre nos savoir-faire.
À apprendre plutôt qu’à simplement obtenir une réponse.
À confronter des idées.
À décider.
Et à continuer à penser par nous-mêmes.
Sur ce terrain aussi, avec son goût pour l’indépendance, son ancrage et sa culture du collectif, la Bretagne a peut-être une belle carte à jouer.
